lundi 25 avril 2011

Un témoignage essentiel sur la destinée des voyageurs


Cet article fait parti du focus  Mémoire et citoyenneté concernant les évènements entourant la journée des victimes et héros de la déportation qui sera publié dans le prochain Flash infos tsiganes.
De 1940 à 1946, en France l’internement de familles tsiganes en raison de leur appartenance à une communauté a représenté un tournant dramatique de l’histoire dont les conséquences se font encore profondément sentir aujourd’hui. Le parcours de Raymond Gurême, témoin de cette période qui brisa sa famille illustre cette période qui n’est pas encore terminée…
Pour en savoir plus : www.memoires-tsiganes1939-1946.fr/




Un témoignage essentiel sur la destinée des voyageurs

          Faire une entorse à la tradition orale pour la bonne cause et briser 70 ans d’un silence qui a pesé sur la vie de cinq générations – de ses parents à ses arrière-petits enfants. C’est ce tour de force que Raymond Gurême accomplit à 85 ans, dans "Interdit aux nomades". Il laisse pour la postérité, une trace écrite de sa trajectoire d'enfant de la balle libre et facétieux, brutalement enfermé en 1940, avec sa famille, dans des camps d'internement sur ordre du régime de Vichy.
          Alors que les témoins directs de cette page occultée de l'histoire disparaissent un à un, ce patriarche octogénaire, qui a 15 enfants et 150 descendants, a voulu mettre en garde contre les dangers de la stigmatisation et du rejet des "nomades", malheureusement toujours d'actualité.
          Jour après jour, il m'a confié, dans sa caravane, sa nostalgie du bonheur familial qui lui a été volé lorsqu’il avait 15 ans, sa colère, son incompréhension, ses inquiétudes, ses espoirs aussi…le tout enveloppé dans un humour mordant. Ces révélations, entamées en 2010 lors d'une année de mémoire de l'internement des "nomades" en France, ont surpris jusqu'à ses enfants et certains membres de la communauté des "gens du voyage" qui le considéraient eux-mêmes comme un paria et ont finalement découvert en lui l’étoffe d’un « héros ».
          La parole de Raymond Gurême s’est libérée notamment grâce au patient travail du collectif pour la commémoration de l’internement des Tsiganes et Gens du voyage au camp de Linas-Montlhéry et au soutien des historiennes Henriette Asseo et Marie-Christine Hubert.
          Essentiel au regard de l'histoire, ce témoignage plein de gouaille et refusant tout pathos est d'une brûlante actualité : il éclaire les liens entre les persécutions passées et les discriminations dont souffrent actuellement les "gens du voyage".
          Né en 1925, dans la roulotte de ses parents, Raymond Gurême a suivi les pas de ses ancêtres, français et itinérants depuis des générations, sur la piste du cirque familial en devenant clown et acrobate. Avec ses huit frères et soeurs, il a également aidé ses parents, qui possédaient un cinéma ambulant, à faire connaître cette nouvelle forme de culture et de divertissement dans la France profonde, où ces "roulottiers" étaient accueillis comme des vecteurs de "civilisation".
          Mais, en octobre 1940, ce monde enchanté disparait: Raymond est arrêté avec sa famille par des gendarmes français. Victime des persécutions de Vichy à l'égard des Tsiganes, considérés comme d'éternels "étrangers errants", cette famille française est tout d'abord enfermée au camp de Darnétal, près de Rouen. Raymond et les siens perdent alors ce qui était au coeur de leur existence: la liberté, la route…Très vite, ils sont également dépouillés de leurs roulottes et de leur matériel de cirque et de cinéma et transférés dans un camp-mouroir à Linas-Montlhéry, dans l'Essonne.
          Là, ils survivent  sous la garde de gendarmes et de policiers français, séparés du monde, sans nourriture, sans hygiène, sans chauffage. Ancien combattant de la Grande guerre, le père de Raymond ne comprendra jamais comment sa patrie a pu traiter les siens de la sorte.
          Digne descendant des Fils du vent, Raymond refuse de se laisser enfermer: il réussit toujours à s'échapper de maisons de redressement, de camps d'internement, en France et de camps de discipline en Allemagne.
          Pour survivre, il met à profit ses talents d'acrobate pour se nachave ("s'évader" en romani), et son humour de clown lui évite de perdre espoir dans les pires situations. Son récit passionnant se lit comme un roman d’aventures, tant ce personnage
haut en couleur a défié la mort à de multiples reprises.
          A 18 ans, sans nouvelle de sa famille, il rejoint la Résistance et participe activement à la libération du pays. Dans l'après-guerre, son engagement est pourtant noyé dans l'oubli, tout comme le sont les camps d'internement pour "nomades".
          A l'image d'autres victimes civiles de l'internement ou de la déportation, Raymond se tait. Mais il exprime sa souffrance en s'installant avec les siens face au site du camp de Linas-Montlhéry, dont les traces ont été effacées. Sa rage est également visible dans ses rapports heurtés avec la justice et l’administration.
          Après le traumatisme de l'internement et la perte de leur matériel de travail, Raymond et les siens, n'auront que la force de leurs bras pour survivre et connaîtront une véritable "dégringolade sociale" dans l'après-guerre.
          En prenant la parole aujourd'hui avec dignité, Raymond souhaite exprimer sa vive préoccupation pour l'avenir des voyageurs et avertir des dangers du fichage et du rejet d'une population sur la base de son mode de vie ou de ses origines supposées.      
          L'absence de reconnaissance des persécutions subies par ces citoyens français engendre chez les victimes et leurs descendants une virulente défiance à l'égard de la police, la justice et l'administration, démontre-t-il. Leur profond sentiment d'exclusion, attisé par le maintien d'un régime administratif discriminant (livrets et carnets de circulation, héritiers des carnets anthropométriques), a été renforcé depuis l'été 2010 par des annonces gouvernementales ressenties comme une véritable "déclaration de guerre".
          A 85 ans, plus militant que jamais, Raymond Gurême attend depuis plusieurs mois que les autorités françaises consentent à lui renouveler sa carte d'identité tandis que le statut de déporté-résistant lui a été refusé à plusieurs reprises. Il a voté pour la première fois en 2011. Auparavant il avait été découragé de s'inscrire sur les listes électorales. Une carte « d’interné politique » a fini par lui être remise en 2009, près de 70 ans après son internement, mais il attend toujours la pension qui peut l’accompagner.
            Au delà de son combat pour l'accès aux droits d'une population fragilisée par des siècles de stigmatisation, Raymond Gurême dévoile dans ces pages toute son humanité en laissant entrevoir cette part d'intime qui échappe à toute appartenance "communautaire », « identitaire » ou « ethnique » pour atteindre l'universel.

Isabelle Ligner


Livre à paraître:
          « Interdit aux nomades » le témoignage de vie de Raymond Gurême recueilli et écrit par  Isabelle Ligner, publié aux éditions Calmann-Lévy, en librairie le 4 mai.
          Première présentation/rencontre avec les auteurs à la Médiathèque de la Fnasat à Paris le vendredi 6 mai à 19H00, au 59 rue de l’Ourcq.

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